Il ne sera point question de CANARI.
Durant le mois de décembre, l'homme moderne subit les assauts du désespoir. La nuit arrive plus tôt, les clochards meurent plus nombreux dans la bouche d'Elise Lucet, et Noël arrive. Hosanna le Christ rédempteur est né, jouez foies gras résonnez bûchettes.
Mais le Père Noël a depuis bien longtemps étouffé le fruit des entrailles, et tout n'est plus que "IL FAUT".
IL FAUT trouver des cadeaux pour, IL FAUT choisir un menu pour, IL FAUT que je choisisse un nouvel accessoire électronique à demander pour que ma petite voie d'évasion ne se referme pas et IL FAUT que je choisisse à qui je le demande. IL FAUT que tout soit parfait.
C'est ainsi stressé que l'homme moderne va sacrifier ses petits ronds de nickel qu'il a gagnés grâce à son stress, habituel celui-là, du reste de l'année.
L'État et les grands magasins tentent de le rassurer avec des décorations et des lumières chaudes, et lui aussi met de la volonté à se convaincre qu'elles ne sont pas grotesques, parfois aidé par des souvenirs d'enfance.
En sortant, il croise le regard d'un clochard que le froid n'a pas encore rendu célèbre par le truchement de la mort et d'Elise Lucet. Celui-ci porte un oeil stoïque et presque amusé face au brouhaha préparatif. L'homme moderne le remarque, et pour cet instant précis, l'envierait presque. Le clochard, lui, de par l'attention qu'a portée l'homme sur lui, prend brusquement part à la grande pièce dont il était jusqu'ici l'amusé spectateur. Les points de vues des deux protagonistes se sont échangés l'espace de cet instant, et tous deux se sont enviés. L'un voudrait quitter la scène, et l'autre n'a pas mangé de bon repas depuis des mois.
Parfois, dans cette situation, l'homme qui a encore de la bonté se dit qu'il voudrait offrir au clochard tout le repas qu'il vient d'acheter, ou même mieux, l'inviter à le partager, ça ce serait le vrai esprit de Noël, qu'on voit dans les yeux de Macaulay Culkin quand il regarde le grand sapin à la fin.
Mais ça reste un fantasme, parce que comment réagiraient Mimine et les enfants, et puis si ça se trouve il est violent. L'étincelle s'éteint, l'instant où entre eux tout s'est figé est terminé, et le clochard n'est même pas déçu car c'est son quotidien.
Ça y est c'est fini, finalement tout s'est passé sans anicroche, sans accroc, sans vague, sans imprévu, sans surprise.
Mais alors qu'enfin se profile la douce torpeur de quelques jours consacrés à regarder Astérix ou La caverne de la rose d'or à la télé en mangeant des pommes dauphines froides et des chocolats fondants pralinés enrobés couche caramel tout ce que tu veux, ET BEN NON. Ce serait oublier la dernière obligation de l'année, l'ultime article du contrat social : le réveillon du 31, c'est à dire LA HANTISE D'ÊTRE SEUL.
Certains ne veulent prendre aucun risque, planifient tout à l'avance, et organise eux-même une grande fête. Sensation de contrôle, environnement sûr, ouf tout va bien.
Certains profitent de la multitude d'opportunités qui s'offrent à eux, comparent, sélectionnent, et enfin choisissent la soirée qui semble la mieux.
Certains sont passifs, et là il y a deux catégories : ceux qui ont de la chance, une bonne soirée avec leurs bons potes s'organise toute seule; ceux qui n'en ont pas, les bons potes sont dispersés, et c'est LA PANIQUE.
Que faire ? Tenter de s'incruster au risque de s'ennuyer ? Faire une soirée avec deux ou trois personnes dans le même cas, considérant que de manger en regardant un film à plusieurs ça n'a rien de plus enrichissant mais c'est plus rassurant que de manger en regardant un film seul ? Avoir les couilles d'assumer sa solitude ? (bande de connards si vous pensez que c'est mon cas sachez que je pars dans une demi-heure pour une soirée qui sera très bien non mais ho qu'est ce que t'as cru bâtard.)
Alors la journée du 31 décembre, on la passe un peu triste, un peu indifférent, un peu ennuyé, on écoute du vieux rap, mais avec la certitude que ce soir, que ce soit dans la joie, dans l'ivresse, ou dans la solitude, on oubliera que sous le pont Mirabeau, cette pute de Seine n'arrête pas de couler.
Dicidens feat Lunatic - De larmes et de sang
(notez la référence à Papy fait de la résistance)
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